Levées · Cleantech / Textile
Syntetica lève 30 M$ en Série A pour recycler le nylon que la mode ne peut plus se permettre de jeter
Startup parisienne qui a mis au point un procédé chimique breveté permettant de recycler en une seule étape le Nylon 6 et le Nylon 6,6 issus de déchets textiles mélangés, pour les transformer en granulés réintégrables dans la chaîne d'approvisionnement de la mode.
“Pendant des décennies, les déchets de nylon mélangés ont été considérés comme trop complexes et trop coûteux à recycler à grande échelle. Nous avons montré qu'il est possible de valoriser des matériaux de haute qualité à partir des flux de déchets que l'industrie a historiquement abandonnés.”
Syntetica, startup parisienne fondée en 2023 par Marco Bertone (directeur général) et Louis Monsigny, vient de boucler une Série A de 30 M$ (environ 27 M€) menée par le fonds Ecotechnologies 2 de Bpifrance / Green Venture, dans le cadre du plan France 2030. Le tour réunit EQT Ventures (déjà au capital depuis l'amorçage de 4,2 M€ bouclé en 2024), SWEN Capital Partners, le fabricant de vêtements MAS Holdings, la marque de sport Lululemon, le groupe de matériaux Indorama Ventures, les familles Peugeot et Etam, ainsi que le Conseil européen de l'innovation (CEI), qui a apporté fonds propres, subventions et accès au programme d'accélération. Les fonds serviront à construire une installation de démonstration commerciale à Clermont-Ferrand en partenariat avec le Centre des Matériaux Durables de Michelin, puis à déployer des unités de recyclage à l'échelle mondiale, à proximité des gisements de déchets et des centres de production textile.
Un problème chimique que personne ne voulait résoudre
Le nylon est présent dans presque tous les secteurs de la fabrication moderne — vêtements, tentes, cordages, pièces automobiles, ustensiles de cuisine. Sa durabilité est précisément ce qui en fait un fardeau environnemental : il ne se dégrade pas, et il n'existe pas sous une forme unique. Les deux variantes les plus répandues, Nylon 6 et Nylon 6,6, ont des structures chimiques différentes et ont toujours nécessité des filières de recyclage séparées. Les déchets textiles post-consommation les mélangent librement ; les trier à grande échelle de façon économiquement viable n'a jamais été fait. Résultat : moins de 1 % des vêtements recyclables retrouvent une seconde vie sous forme de nouveaux textiles dans le monde (BCG, 2024).
Syntetica a mis au point un procédé de dépolymérisation chimique breveté capable de traiter les deux types de nylon en une seule étape, sans triage préalable du gisement. Le produit n'est pas du tissu recyclé, mais des granulés — la matière première en amont que des fabricants comme MAS Holdings utilisent pour produire de nouveaux fils textiles. Cette distinction est stratégique : Syntetica se positionne comme fournisseur de matériaux pour des procédés industriels existants, et non comme concurrent des producteurs de fibres, ce qui réduit considérablement les obstacles à l'entrée sur le marché.
Le pari de l'investisseur industriel
« Pendant des décennies, les déchets de nylon mélangés ont été considérés comme trop complexes et trop coûteux à recycler à grande échelle, a déclaré Bertone à Sifted. Nous avons montré qu'il est possible de valoriser des matériaux de haute qualité à partir des flux de déchets que l'industrie a historiquement abandonnés. »
La composition du tour de table est délibérément industrielle. MAS Holdings — l'un des plus grands fabricants mondiaux de vêtements — et Indorama Ventures, conglomérat singapourien de matériaux, sont des acteurs de la chaîne de valeur ayant un intérêt direct à voir le procédé fonctionner. Les familles Peugeot et Etam apportent une conviction côté marque. La participation de Lululemon s'inscrit dans une stratégie cleantech-textile plus large : la marque a également soutenu Epoch Biodesign et Samsara Eco, deux startups travaillant sur le recyclage des matières synthétiques. Pour Bertone, la coalition est pensée dès le départ : « Nous avons construit la société avec la certitude qu'il n'existe pas de prime verte. Que si l'on veut déployer de vraies solutions pour un monde durable, elles doivent être compétitives en termes de coûts, hautement évolutives, et qu'il faut nouer des partenariats dès le départ. »
Un argument macro vient renforcer la thèse. Les turbulences pétrolières des six derniers mois ont soumis les prix du nylon à une volatilité hebdomadaire — une fréquence inhabituellement élevée pour une matière première que la filière mode traitait jusqu'alors comme stable. « Cela a été un signal d'alarme pour de nombreuses marques qui comptaient sur le nylon et les synthétiques d'origine pétrolière pour leur accessibilité et leur commodité, et qui ont aujourd'hui subi d'énormes chocs dans leur système », a déclaré Bertone. Ce contexte ne prouve pas la demande pour les granulés de Syntetica ; il laisse entendre que l'argument de compétitivité des coûts résonne différemment qu'il y a douze mois.
Dix-huit mois pour faire ses preuves
La Série A n'achète pas une mise à l'échelle commerciale — elle achète la démonstration qu'une telle mise à l'échelle est possible. L'installation de Clermont-Ferrand, construite avec Michelin, est dimensionnée pour produire des centaines de tonnes de granulés par an. Une usine textile de taille moyenne consomme des milliers de tonnes de nylon brut chaque année : « des centaines de tonnes » relève du stade de la preuve de concept, pas d'une réponse à la demande industrielle.
La trajectoire de Syntetica est passée par le programme Entrepreneur First à Station F, à Paris, où Bertone — vétéran de la mode et du commerce de seconde main — a rencontré Monsigny, chercheur en chimie. Ils ont affiné le procédé dans les laboratoires d'AgroParisTech à Reims avant de recruter un directeur technique, Ash Ward, ancien de Northvolt. Le cofondateur de Northvolt, Peter Carlsson, est conseiller de Syntetica. Cette alliance entre profondeur scientifique (Monsigny est docteur en chimie avec des post-doctorats en conception de catalyseurs et catalyse moléculaire) et cicatrices industrielles héritées de l'un des échecs de scale-up les plus retentissants de la cleantech européenne constitue, au minimum, une expérience pertinente pour la phase qui vient.
Des concurrents existent — BASF dispose de son propre programme de nylon recyclé ; des startups de recyclage enzymatique poursuivent une chimie adjacente. La réponse de Bertone est à l'échelle de la filière : « Si chacun montait à l'échelle de dizaines d'usines, nous ne résoudrions toujours pas ce problème. Chacun doit réussir pour que nous réussissions en tant que société. » Ce que cette philosophie vaut face aux négociations commerciales de Clermont-Ferrand, c'est le premier vrai test.
Sources
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